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Denis Voronenkov – Dédicace

Denis Voronenkov a été assassiné à Kiev aujourd’hui. Ancien député communiste russe, colonel de l’armée russe, réfugié à Kiev depuis octobre 2016 il est devenu extrêmement critique de la politique étrangère de Vladimir Poutine.

En Russie critiquer c’est trahir, et donc passible de mort.

Même si je doute fort qu’il aurait adhéré à chacune de ces paroles, je me recueille sur sa dépouille en relisant ce texte que j’avais écrit à Moscou le 25 mars 1999, et que j’ai mis en dédicace à une pièce de théâtre dont le héros connaît le sort de Denis Voronenkov. Pour les mêmes raisons.

 

Dédicace

A Kravchenko, à Soljenitsyne et à Boukovsky,

A ces trois noms qui ont hanté mon adolescence,

A ces trois noms dont je ne suis pas encore complètement guéri.

 

Aux poètes, aux dramaturges, aux écrivains,

A tous les hommes et femmes de plume et de cœur,

Qui inlassablement, et du plus profond de leur âme révoltée,

Ont eu le courage, ont eu la bonté, de crier avec force, ou même avec timidité,

Non à l’abject, non à l’infâme, non à l’inacceptable.

Par défi, par folie, par sublime prémonition.

 

A tous ces hommes et à toutes ces femmes courbés par la douleur de mille geôles, de mille caves,

A tous ces hommes et à toutes ces femmes tellement libres dans leur cœur.

 

A tous ces anonymes, à toutes ces bouches fièrement ouvertes, à ces regards indomptables,

A toutes ces foules de l’Europe de l’Est, de l’Europe interdite.

A toutes ces foules si belles et si courageuses.

Ouvriers, étudiants, simples gens,

Qui à Berlin, Budapest, Prague, Varsovie ou Gdansk,

Ont martelé de leurs pas, ont égrainé face aux chars, ont scandé dans la rue,

La peur au ventre mais le regard pur,

Un calendrier pour moi sacré.

 

1953, 1956, 1968,

Un calendrier révolu,

1970, 1980

Un calendrier inscrit au plus profond de ma chair,

1989,

Un calendrier qui se termine par un bicentenaire.

Célébration donnée par toutes les capitales de l’autre Europe.

Bicentenaire extraordinaire entièrement résumé par les bougies de Leipzig

Qui nous l’ont crié dans le silence d’une grande dignité,

Dans une admirable spontanéité,

Et ce sans un seul faux pas :

 

Wir sind das Volk !

 

1991, puisqu’il n’est jamais trop tard.

1991, car la fatalité n’existe pas.

1991 pour que la Russie enfin vive.

 

Quelle leçon formidable de courage et de démocratie

Pour nous qui étions assis chaudement de l’autre côté du mur,

Consommateurs avides de biens divers, et donc, entre autres,

De liberté.

Consommateurs avides et tellement gâtés que nous en avions oublié,

Le prix.

 

A toutes ces foules aujourd’hui en partie déçues,

A toutes ces foules aujourd’hui pour la plupart trahies,

Par un pouvoir souvent confisqué,

Par une crise toujours douloureuse.

 

A toutes ces foules qui sont en moi.

 

Pour qu’elles retrouvent le courage et la foi.

Pour qu’elles proclament ces valeurs

Qu’il faut sans cesse défendre, qu’il faut sans cesse et toujours imposer,

Puisqu’elles seules peuvent permettre le succès de toute une société,

Puisqu’elles seules peuvent avoir raison de la corruption, de l’incompétence et du pillage,

Mettre fin à cet obscurantisme séculaire et tellement criminel.

 

Et donc plus particulièrement aux foules russes,

Qui aujourd’hui sont en droit de s’interroger.

A tous ces héros anonymes aujourd’hui tristes de constater

Que leur instinct de liberté, leurs pulsions libératrices, n’ont pas suffi, n’ont pas su

Établir d’un coup ce monde meilleur qu’ils auraient tellement voulu voir devenir le leur.

 

A toutes ces foules aujourd’hui plus sages, puisque aujourd’hui elles savent

Que la démocratie exige plus que de simples slogans imparables,

Qu’elle exige un véritable socle de valeurs et de réflexes moraux qu’il reste à bâtir,

Qui doit peu à peu tout imprégner, ne rien épargner.

Véritable évangélisation démocratique,

Travail immense, défi pénible, mais fécondation salutaire et nécessaire,

Pour une Russie rongée par de trop nombreuses décennies d’immoralité,

Et qui n’ont laissé derrière elles que l’avidité du pouvoir et de l’argent,

Un nationalisme que trop souvent blessé,

Quand ce n’est pas un antisémitisme tellement stupide, mais tellement facile.

 

De la lumière ! De la raison ! De la vertu, du cœur à foison !

Courage et obstination !

 

A Baudelaire et à Goethe donc,

Puisque chacun dans sa langue a dit ce que ce siècle a si cruellement vécu,

Puisque chacun a décrit ce défi, ce drame de chaque jour,

Cette œuvre immense qui reste toujours et encore à accomplir :

 

Est libre celui qui conquiert sa liberté

Est l’égal d’un autre celui qui le prouve !

 

A l’obstination, donc. Au courage, à l’entêtement,

Qui seuls peuvent avoir raison de l’immonde qui trouve si facilement sa place dans ce monde.

 

A Alexei et à Ioulia bien sûr.

A ce jeune couple si tendre et si doux,

A ce jeune couple qui aimerait tellement vivre décemment de leurs deux salaires de médecins russes.

A leur pays si beau, si grand, si fou.

A son histoire si riche, à sa culture époustouflante.

A ce pays si beau, dont le présent me fait pourtant mal et me rend triste.

 

A Galina Starovoïtova bien sûr.

A une grande dame, que, à vrai dire, je ne connaissais pas,

A une grande dame qui nous a montré un chemin digne et courageux,

Qu’elle a d’abord emprunté avec le grand Sakharov,

Puis qu’elle a poursuivi seule, à la Douma, pour que la Russie démocratique soit.

A une grande dame qui nous a légué la force et la justesse de ses sentiments,

La pureté de son combat, qu’il nous faut continuer et faire triompher.

 

Mais aussi, et peut-être surtout,

A une toute petite vie si fragile, si neuve et si belle,

A une toute petite fille,

A cette innocence riante qui nous redonne foi,

A ce petit sourire espiègle,

Pour qu’il puisse s’épanouir dans ce pays en toute quiétude,

 

A Nastia !

 

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