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Après la fin de l’illusion du rêve franco-allemand

La visite d’Emmanuel Macron à Berlin le 19 avril dernier marquera sans doute la fin des illusions du rêve franco-allemand macronien. Emmanuel Macron rêvait d’une rapide entente entre la France et l’Allemagne pour immédiatement commencer le travail de re-fondaton de l’Europe. Après avoir dû attendre 6 mois que l’Allemagne ait enfin un gouvernement, le temps des illusions est maintenant tombé. L’Allemagne n’adhère pas du tout à la vision macronienne de l’Europe. Surtout ne cachons pas cette réalité derrière un nuage de Comm. Et au-lieu de nous lamenter profitons-en pour ressortir les notes d’un entretien que j’avais eu la chance d’avoir en mars dernier avec le président de ce qui est certainement le plus grand mouvement allemand de lobbying en Europe. J’en étais sorti abasourdi, le message principal, et sans cesse répété, était que Macron faisait peur à l’Allemagne. Voici mes notes de début mars :

  • Intéressant, et triste, de constater qu’en une heure et demie de discussion l’accent n’a jamais été mis sur la nécessité de réformer l’Europe mais uniquement sur les différences culturelles entre la France et l’Allemagne et sur le rejet que suscite l’image de Macron en Allemagne.
  • Rappel immédiat de la phrase d’Helmut Schmidt à Valery Giscard d’Estaing : en Allemagne quand on a des visions on va voir son docteur.
  • Macron c’est l’éternel Roi Soleil français, une conception dirigiste, non-démocratique et centralisée de la démocratie en opposition frontale avec la réalité culturelle et politique de l’Allemagne.
  • C’est l’impérialisme français qui veut réduire le pouvoir du parlement européen (opposition aux Spitzenkandidaten) et casser les équilibres politiques existants en Europe (recherche de partis transnationaux). Dès que l’on explique la position LREM (pas d’automatisme sur les Spitzenkandidaten pour mieux permettre au lendemain des élections l’émergence d’une coalition majoritaire au PE face à un parti certes sorti gagnant des élections mais éventuellement minoritaire au PE) notre interlocuteur acquiesce immédiatement, et reconnaît le caractère démocratique de la proposition, mais retourne tout aussi immédiatement au déroulé des préjugés allemands contre la France incarnée par Macron.
  • L’Allemagne ne participera pas à la création d’un noyau dur européen qui, s’il voyait le jour, ne pourrait se faire qu’en opposition à l’Europe orientale. À au moins trois reprises notre interlocuteur s’est senti obligé de défendre résolument une Europe de l’Est que pourtant aucun de nous n’avait attaquée. On a même eu droit à un ‘’Orban n’a pas tord sur tout’’. Le fait de souligner que Macron a le courage de s’engager pour l’intégration de nouveaux pays des Balkans dans l’UE ne porte pas non plus.
  • Regret de notre interlocuteur sur le fait que l’Ambassade française n’ait songé à le contacter uniquement parce que Paris s’intéresse à l’organisation des consultations citoyennes en Allemagne.
  • Très grande réticence sur les consultations citoyennes, l’Allemagne en organise constamment sur le sujet européen nous dit-on. Le dialogue citoyen ne doit pas être l’otage d’une propagande politique, doit servir à quelque chose et ne pas être que du vent. Défense de la démocratie représentative parlementaire contre le populisme citoyen. Donc petit rappel de notre part sur l’ADN bottom-up du programme d’En Marche, même en complément du travail parlementaire actuel, et intégration de notre démarche dans un champ de réflexion politique plus large et très actuel sur la démocratie délibérative en complément à la démocratie représentative. Là encore notre interlocuteur en reconnaît les mérites, confie que l’organisation qu’il préside suit ces développements avec grand intérêt, mais ce qui ne l’empêche pas de retomber immédiatement dans la défense des préjugés de ses membres.
  • Cette organisation participe à la définition des critères d’organisation des consultations citoyennes en Allemagne, mais ne souhaite pas participer plus directement au processus. Europa Union et Deutscher Bundesjugendring, eux, participeront de façon active.
  • Notre interlocuteur nous dit que la CDU est clairement contre l’idée de tout parti transnational.
  • Très grosse déception allemande sur l’absence des députés français à l’Assemblée Nationale pour la célébration de l’anniversaire du Traité de l’Élysée. A discrédité la démarche d’amendement de ce traité.

Au final, entretien extrêmement intéressant car notre interlocuteur semble très attaché à nous livrer la réalité des positions, des ressentis et des préjugés de ses membres qui reflètent une image assez fidèle de l’Allemagne d’aujourd’hui. Nous sommes très loin de la naïveté française sur le couple franco-allemand, et nous devons prendre absolument en compte ces ressentis si nous voulons réellement avancer avec l’Allemagne. Intéressant aussi de constater qu’aucun président français n’aura eu autant d’experts de l’Allemagne autour de lui, n’aura été aussi attaché à la relation avec l’Allemagne, pour finalement … flatter l’Allemagne au plus profond de ses préjugés contre la France…

J’ai bien sûr été très intéressé de constater que mon idée de se concentrer en Europe sur deux axes, ce que j’appelle l’Europe Solution et l’efficacité de la gouvernance, trouvait son assentiment. Il ne suffit pas de lister tous les projets que l’Europe doit lancer, il faut se concentrer sur quelques sujets où une solution européenne est réellement nécessaire, et sera reconnue de tous. Mais se lancer dans l’aventure est inutile et même contreproductif si on ne s’est pas assuré au préalable que la gouvernance de chacun des projets lancés soit solide, légitime et efficace. Sinon nous allons répéter à l’infini les fiascos de la stratégie de Lisbonne et autres conférences de Copenhague, pour un discrédit toujours accru de l’Europe actuelle. Il nous faut donc sortir de l’intergouvernemental et retrouver le chemin du supranational à la Monnet mais avec cette fois-ci un contrôle et une légitimité démocratique en plus. J’ai été très heureux d’entendre notre interlocuteur indiquer qu’on pourrait s’entendre là-dessus.

Voilà pour les notes du mois de mars. Les conclusions du mois d’avril doivent être selon moi :

  • cessons de rêver l’Allemagne idéale que nous voulons et apprenons à travailler avec l’Allemagne réelle, et ce sans oublier tous nos autres partenaires européens,
  • soyons têtus et intransigeants sur nos objectifs, ils sont bons,
  • mais pas la peine de les claironner sans cesse, les visions trop audacieuses effraient l’Allemagne, concentrons-nous sur les tout prochains pas nécessaires,
  • soyons pragmatiques, opportunistes, audacieux, infatigables dans le quotidien de nos négociations et de notre pédagogie, et avançons pas à pas.
  • Inutile de s’user sur les fins ultimes des réformes de l’Eurozone sans avoir d’abord bâti le premier étage de la fusée, aussi peu sexy soit-il : finir l’Union Bancaire, faire l’Union des Marchés des Capitaux, faire converger les lois sur les faillites ainsi la fiscalité,
  • travaillons à cette Europe Solution évoquée plus haut, mais ne lançons aucun nouveau projet qui ne soit soutenu par une gouvernance qui puisse lui assurer le succès (cf le dernier chapitre de mon livre L’Europe c’est nous).

Bref toujours et encore du Monnet : aucune raison d’être optimiste, ce qui est la meilleure raison pour rester déterminé.

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